Historique du mot décroissance

Un article de decroissance.ch.

Texte tiré de: Les cahiers de l’IEESDS – Page 16 – numéro 1, décembre 2006


Historique du mot

Le mot « décroissance » a été employé la première fois par Jacques Grinevald, traducteur, disciple et ami du père de la bioéconomie, Nicholas Georgescu-Roegen, qu'il rencontre en 1974. L'universitaire Jacques Grinevald a fait paraître en français le travail du mathématicien américano-roumain dans un petit livre de 1979 intitulé « Demain la décroissance : entropie-écologie-économie », traduit et préfacé par Ivo Rens et Jacques Grinevald (Lausanne, éd. Pierre-Marcel Favre).» Toutefois, utiliser le terme même de décroissance ne fut possible que parce qu'il est le produit d'une très longue histoire: - celle de la pensée critique de l'aliénation (Feuerbach, Marx...),- celle de la critique de la société de consommation (Baudrillard, Lefèbvre, Clouscard...) et du spectacle (Debord...), - celle de l'économie politique, mais aussi l'histoire de mouvements sociaux (luddisme, féminisme, anti-McDo, anti-pub, etc.). La décroissance a aussi des filiations multiples (philosophiques, spirituelles, politiques...) historiquement proches ou lointaines (comme le refus de la démesure chez les Grecs). La décroissance est une pensée vivante en perpétuelle évolution. La question essentielle n'est pas la paternité du terme mais ce que nous en faisons, et quel sens prend progressivement la décroissance. Si la décroissance n'appartient à personne, son histoire immédiate que nous présentons ici ne peut être ignorée.


Les dates à retenir

En 1976, on retrouve une trace de ce terme dans le texte du philosophe André Amar publié dans la revue Les cahiers de la Nef : « Si la décroissance, au moins sous une certaine forme, apparaît aujourd'hui comme nécessaire, on ne peut, en revanche, traiter superficiellement les problèmes économiques ou politiques qu'elle suscite. Notre intention est plus particulière : essayer de montrer comment et jusqu'où le phénomène de croissance est enraciné dans l'esprit même de la civilisation occidentale moderne ; qu'il procède d'une inversion de nos valeurs morales ; enfin que toute forme de maîtrise de la croissance suppose une mutation profonde de notre pensée. »

En 1977, suite à la venue de Nicholas Georgescu-Roegen en France dans le cadre d'une tournée universitaire, André Gorz plaide déjà pour la décroissance dans Écologie et liberté (éd. Galilée) : « Un seul économiste, Nicholas Georgescu-Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n'est donc pas de consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins. [...] Tous ceux qui, à gauche, refusent d'aborder sous cet angle la question d'une équité sans croissance, démontrent que le socialisme, pour eux, n'est que la continuation par d'autres moyens des rapports sociaux et de la civilisation capitaliste, du mode de vie et du modèle de consommation bourgeois. L'utopie ne consiste pas, aujourd'hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l'actuel mode de vie ; l'utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale [production sociale ?] peut encore apporter le mieux-être, et qu'elle est matériellement possible. »

En 1993, la revue écologiste Silence consacre un dossier à la décroissance et à Nicholas Georgescu-Roegen. Il est rédigé par Jacques Grinevald. Toutefois, le mot ne trouve encore à cette époque pas ou peu d'écho.

Juillet 2001, Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, fondateurs de la revue Casseurs de pub, imaginent le concept de « décroissance soutenable » pour 1' opposer au « développement durable » afin d'engager un débat public. Cette idée est née à la suite de la lecture du livre de Nicholas Georgescu-Roegen. Ils écrivent un court texte pour servir de base à cette réflexion, intitulé « La décroissance soutenable ». Sur cette base Vincent Cheynet a réalisé un dossier pour le mensuel écologiste Silence en 2002. Ce dossier, tiré d'abord à 5 000 exemplaires, aura deux tirages supplémentaires. Ce thème de campagne est proposé à Pierre Rabhi - et adopté - pour sa tentative de candidature à l'élection présidentielle en 2002.

En 2003, Vincent Cheynet, Bruno Clémentin (de la revue Casseurs de pub) et Michel Bernard (de la revue Silence) publient Objectif décroissance chez Parangon. Ce livre a été vendu à 8 000 exemplaires et retiré trois fois.

En 2002 se crée l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS).

En septembre 2003, l'IEESDS organise un colloque international intitulé « La décroissance soutenable » ; il se tient à l'hôtel de ville de Lyon. Six cents personnes demanderont à y participer.

En mars 2004 est lancé par l'association Casseurs de pub le journal La Décroissance, qui tire aujourd'hui à 45 000 exemplaires. Les ventes en kiosque n'ont cessé de progresser depuis sa création. Le journal La Décroissance est diffusé en France, en Suisse, au Luxembourg, en Belgique et au Canada.

Le 25 mai 2004, Patrick Braouezec, du Parti communiste, est le premier député à affirmer la nécessité d'une « décroissance soutenable et solidaire» lors d'une séance de Assemblée nationale.

En 2004, le chercheur François Schneider entame le 28 juillet une marche de douze mois avec une ânesse à travers la France pour présenter la décroissance à ses contemporains.

En 2005, un nouveau colloque sur-la décroissance est organisé à Montbrison par l'IEESDS à la demande de Bernard Guibert (commission économie des Verts) et de Serge Latouche.

En juin 2005, l'IEESDS et Casseurs de pub organisent la première grande « Marche pour la décroissance » qui a rassemblé pendant un mois des milliers de personnes de Lyon à Magny-Cours dans la Nièvre pour manifester contre le Grand Prix de France de FI. Albert Jacquard, José Bové, Paul Ariès, Serge Latouche participent à la dernière étape. D'autres marches auront lieu les années suivantes, organisées par des groupes locaux autonomes.

En octobre 2005, 300 personnes assistent aux « États généraux de la décroissance équitable en vue des élections présidentielles et législatives 2007 » à Lyon. En avril 2006, création du Parti pour la décroissance (PPLD).

En juillet 2006, l'ex-ministre et député Vert Yves Cochet prend parti pour la décroissance. Il remporte l'investiture pour être candidat à la présidentielle pour son parti, mais l'élection est invalidée. Au deuxième vote, il perd d'une courte tête face à sa concurrente Dominique Voynet, opposée, elle, à la décroissance. En novembre 2006, est publié le numéro 1 des Cahiers de l'IEESDS..

En novembre 2008, en Suisse, naît le premier groupement suisse lié à la décroissance, à savoir le Réseau Objection de Croissance (R.O.C) Suisse qui se développera, outre dans le canton de Genève, en 2009, dans les cantons de Vaud et Neuchâtel.

À nous tous, désormais, d'écrire la suite de l'histoire de la décroissance !